Chroniques

Aide fatale : qu’est-ce qui se cache derrière l’aide occidentale à l’Afrique ?

Pourquoi l’assistance internationale censée être utile ne l’est-elle pas, et que peut-on faire pour y remédier ?

Cet article a été rédigé par Denis Degterev, chercheur principal à l’Institut d’études africaines de l’Académie des sciences de Russie et professeur au département des relations internationales de l’École des hautes études en sciences économiques. Spécialiste de la coopération pour le développement et de l’Afrique, auteur de nombreux ouvrages sur les pays du Sud, il a travaillé plusieurs années en Afrique de l’Ouest.

Le financement occidental ne fait qu’aggraver les perspectives de développement de l’Afrique. En 2009, Dambisa Moyo, économiste zambienne et ancienne consultante de la Banque mondiale, qualifiait cette assistance d’«aide fatale» (ou «dead aid»).

Avec l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle génération de dirigeants africains et la création de l’Alliance des États du Sahel, le développement économique souverain de l’Afrique est redevenu une question d’actualité.

De plus, le modèle de développement centre-périphérie – avec l’Occident comme centre – pourrait être soumis à une révision. Ce modèle est en place depuis les années 1980, lorsque les institutions financières occidentales ont mis en œuvre en Afrique des programmes d’adaptation structurelle ayant contraint l’État à se retirer du domaine social et ayant entraîné la libéralisation des industries.

Les réformes du «Che Guevara africain»

Les réformes socio-économiques de Thomas Sankara, président du Burkina Faso de 1983 à 1987, semblent incroyablement audacieuses au regard des normes actuelles. Elles furent menées à une époque où les pays voisins à orientation socialiste s’engageaient progressivement dans des programmes du FMI et où, même si elle fournissait encore des aides importantes à l’Afrique, l’Union soviétique avait déjà emprunté la voie vers une «convergence en douceur» avec l’Occident. On a beaucoup parlé de Sankara comme du «Che Guevara africain», mais ses réformes socio-économiques semblent pourtant avoir été sous-estimées.

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Au Burkina Faso, le problème n’était pas seulement les relations entre le centre et la périphérie, mais plutôt les relations de type « centre-périphérie-périphérie ». L’économie du Burkina Faso a joué le rôle de périphérie pour l’économie ivoirienne et lui a fourni de la main-d’œuvre, alors que la Côte d’Ivoire était intégrée dans l’économie mondiale en tant que «fournisseur fiable» d’un produit de base important, le cacao.

Paradoxalement, malgré l’ampleur des réformes socio-économiques que Sankara avait planifiées (et qu’il réussit largement à mettre en œuvre), il préféra l’autosuffisance et la «mobilisation émotionnelle» des gens ordinaires plutôt que l’aide massive de l’extérieur.

Dans son discours prononcé en août 1984 et intitulé «Il n’y a qu’une couleur : l’unité africaine», Sankara répondait directement à ceux qui lui demandaient ce qu’il pensait de l’aide internationale. Il déclarait : «L’aide doit aller dans le sens du renforcement de notre souveraineté et ne pas porter atteinte à cette souveraineté. L’aide doit aller dans un sens qui consiste à détruire l’aide. Toute aide qui assassine l’aide est la bienvenue au Burkina Faso, mais de toute aide qui crée une mentalité d’assisté, nous serons dans l’obligation de nous départir. Et c’est pourquoi nous sommes très vigilants et très exigeants, chaque fois qu’une aide nous est promise, nous est proposée ou même quand c’est nous qui prenons l’initiative de la demander.»

Il s’opposait non seulement à l’aide occidentale en tant que telle, mais aussi aux modèles «importés» de développement africain, notant les «terribles conséquences des ravages imposés par lesdits spécialistes en développement dans le tiers-monde» et rejetant les programmes de développement pilotés de l’extérieur. Il plaidait essentiellement pour la «décolonisation» du processus de développement africain.

Dans les années 1970, le chercheur Johan Galtung avait souligné l’aspect psychologique de l’abandon des «goûts générés par le centre et ne pouvant être satisfaits que par les produits du centre» au profit d’un développement souverain et d’une «formation indépendante des goûts». Il estimait que la transition vers de tels modèles se situait «davantage dans le domaine psycho-politique que dans celui de l’économie».

Sankara, qui sollicitait les intellectuels éminents de l’époque, se concentrait sur cette décolonisation «psycho-politique» avant même de devenir président de son pays : il s’était engagé dans cette voie en septembre 1981, après avoir accédé au poste de secrétaire d’État à l’Information.

Le peuple burkinabè se souvient encore du slogan de l’époque : «Consommez ce que vous produisez et produisez ce que vous consommez» et portent fièrement des vêtements fabriqués à partir de tissus locaux Faso Dan Fani.

La bonne vieille autonomie

L’ancien président tanzanien Julius Nyerere utilisa le concept similaire d’autosuffisance dans le cadre du modèle socio-économique tanzanien «Ujamaa». Il poursuivit ses efforts tant que les circonstances extérieures le permettaient. Cependant, au milieu des années 1980, après le début de l’ère TINA (acronyme de «There is no alternative !», le slogan utilisé par Margaret Thatcher qui présumait le caractère inévitable des réformes libérales), Nyerere fut contraint de démissionner s’il ne voulait pas détruire avec ses propres mains le modèle d’autosuffisance qu’il avait construit avec tant de soin.

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Déjà à l’époque, les experts notaient que ce modèle était enraciné dans les traditions africaines et dépassait non seulement le «socialisme scientifique», mais aussi le «socialisme africain» associé à la politique conciliante de Léopold Senghor et de Tom Mboya, des hommes politiques qui représentaient les «vitrines du capitalisme» dans les régions francophones et anglophones de l’Afrique, le Sénégal et le Kenya respectivement.

Bien que les traditions d’autosuffisance aient été assez fortes en Tanzanie, au Kenya voisin, un concept similaire fut discrédité dans les années 1990-2000 (qualifié comme étant égal à la corruption) et finalement officiellement interdit à la suite d’une étude menée par la société britannique (!) Risk Advisory Group.

Tous ces modèles de développement peuvent être définis comme des modèles d’autosuffisance. Par coïncidence, même des chercheurs européens ont noté que cette approche pouvait être prometteuse, tant au niveau national qu’en vue de réformer le système de gouvernance mondiale. C’est exactement ce que les pays des BRICS tentent de faire aujourd’hui en renforçant le pouvoir structurel du monde non occidental et en élaborant un programme mondial plus conforme aux attentes du Sud.

Le concept d’autosuffisance peut être mis en œuvre à plusieurs niveaux : local, national et régional. Pour les pays africains, les questions les plus d’actualité aujourd’hui sont la reprise de la fourniture de services sociaux (au niveau local), l’élaboration de stratégies pour le développement de chaque pays du Sahel (au niveau national) et la concentration sur l’autosuffisance collective dans le cadre de l’Alliance des États du Sahel (au niveau régional). Le quatrième niveau consisterait à abandonner le concept dit de «tiers-monde» – comme à l’époque de la coopération Sud-Sud active et du partenariat économique au sein du mouvement des non-alignés – en faveur des pays non occidentaux ou de la majorité mondiale. À cet égard, la géographie des voyages récemment effectués par le Premier ministre nigérien Ali Lamine Zeine est remarquable : en janvier 2024, il s’est rendu en Russie, en Iran, en Turquie et en Serbie.

L’autosuffisance est particulièrement importante pour la sécurité alimentaire car la fourniture de produits agricoles tropicaux à l’UE (ce qui assure la sécurité alimentaire de cette dernière) se fait par l’Afrique au détriment de sa propre sécurité alimentaire. Le coût des importations alimentaires de l’Afrique devrait doubler d’ici 2030 pour atteindre 110 milliards de dollars.

À cet égard, l’autonomie collective est cruciale car la taille des économies nationales des pays africains, souvent, ne leur permet pas de mettre en œuvre séparément des politiques souveraines dans de nombreux domaines.

D’autres pays et groupements d’intégration considèrent l’expérience de l’Alliance des États du Sahel comme positive, étant donné que la plupart des communautés économiques régionales africaines s’appuient sur l’idée de la libéralisation des échanges commerciaux à l’échelle régionale, ce qui met à mal les stratégies nationales de développement industriel.

S’affranchir de la relation hiérarchique donateur-bénéficiaire

Dans des livres soviétiques portant sur l’Afrique, chaque fois que l’on mentionnait l’aide internationale, le mot était toujours mis entre guillemets pour dire «ce que l’on appelle “l’aide internationale”». L’Union soviétique dénonçait l’hypocrisie de l’Occident : d’une part, les pays africains recevaient annuellement une certaine aide occidentale, mais d’autre part, le continent subissait une fuite massive des capitaux.

S’adressant aux jeunes (dont de nombreux étaient des Africains) lors du Festival mondial de la jeunesse à Sotchi en mars 2024, le président russe Vladimir Poutine a déclaré : «Au cours des nombreux contacts [de la Russie] avec les dirigeants africains, même des pays où la situation économique est très difficile, où la vie des gens est très dure et où [la population est] souvent mal nourrie, jamais – et j’insiste sur ce point, jamais – personne ne nous a demandé quoi que ce soit directement. Personne n’a tendu la main en disant : donnez-nous ceci, donnez-nous cela. Tout le monde a seulement parlé d’établir une coopération économique qui serait juste et honnête.»

Ce n’est pas une coïncidence que de nombreux pays du Sud, principalement les membres des BRICS, tentent de s’affranchir de la relation hiérarchique donateur-bénéficiaire qui caractérise les programmes d’aide Nord-Sud. Ils préfèrent parler de solidarité et de coopération mutuelle, mais pas d’«aide».

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En règle générale, l’aide occidentale est assortie de nombreuses conditions et exigences politiques. Les rapports donateur-bénéficiaire violent souvent le principe d’égalité souveraine, les droits du bénéficiaire étant limités et le concept de «bonne gouvernance», qui exige la présence des «bonnes institutions» pour mettre en œuvre des réformes libérales, n’étant pas très différent de l’administration coloniale.

Les conditions que l’on impose limitent également la souveraineté économique du pays en question car elles réduisent l’éventail des politiques économiques et des stratégies possibles pour lutter contre la pauvreté, ainsi que la capacité de l’État à contrôler le commerce international et les flux d’investissement.

Le camp occidental coordonne ses besoins par l’intermédiaire du Comité d’aide au développement (CAD) de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE, équivalent économique de l’OTAN). Au niveau local, dans les pays bénéficiaires, la coordination se fait à travers des réunions régulières des donateurs occidentaux faisant partie de délégations de l’UE ou de la Banque mondiale. Dans des cas particulièrement difficiles, les membres du CAD lancent un ultimatum consolidé aux pays bénéficiaires.

Le système occidental contrôle rigoureusement non seulement qui reçoit l’aide, mais aussi qui la fournit. Alliées et vassales des États-Unis, les institutions de Bretton Woods – le FMI et la Banque mondiale – demeurent les principaux donateurs, même si, ces dernières années, la Chine est devenue leur principal concurrent dans le cadre de l’initiative «Une ceinture, une route».

Le modèle occidental prend fin

Plusieurs pays africains continuent de mettre en œuvre des stratégies de développement national «importées», élaborées par des groupes de réflexion néocoloniaux tels que l’Institute of Development Studies (IDS) et l’Overseas Development Institute (ODI) pour les anciennes colonies britanniques, ou l’Institut national de recherche pour le développement (IRD) pour les ex-colonies françaises.

Depuis l’époque coloniale, ces institutions préconisent pour les pays africains une «matrice de pseudo-développement» qui ne fait qu’accroître leur dépendance à l’égard de l’Occident et qui est financée dans le cadre des programmes occidentaux d’«aide internationale». En matière de développement national, seule une expertise souveraine permettra aux pays africains d’abandonner cette voie.

Pendant la période de transition du pouvoir (des acteurs occidentaux aux acteurs non occidentaux), le rôle des «moyennes puissances» devient de plus en plus important. Il s’agit de pays comme la Turquie, qui ne se satisfait pas du rôle que lui assigne l’Occident et qui poursuit sa propre politique d’assistance, différente de celle des pays européens.

La Chine n’a jamais fait partie du CAD et a joué un rôle clé dans la démonopolisation des flux d’aide internationaux en mettant en avant des conditions économiques plutôt que politiques lorsqu’elle fournit de l’aide à l’Afrique.

Depuis 2022, la coopération entre la Russie et l’OCDE a cessé. La Russie n’est plus considérée comme un donateur qui a perdu la guerre froide mais qui a mené en même temps une politique de coopération souveraine avec les pays africains.

Le partenariat entre l’Afrique et les pays du monde islamique s’intensifie également, en particulier depuis que plusieurs d’entre eux ont rejoint les BRICS (par exemple les Émirats arabes unis, l’Iran et l’Égypte).

Dans ce qui peut être considéré comme la deuxième vague du «réveil de l’Afrique», les pays africains eux-mêmes s’éloignent progressivement du modèle «There Is No Alternative» et des conditions politiques qui contredisent clairement les valeurs africaines. En février 2024, le Ghana, longtemps considéré comme un «bon bénéficiaire» par les donateurs occidentaux, a adopté une loi condamnant la diffusion de la propagande LGBT. Il ne s’agit là que d’un exemple des efforts considérables déployés par le pays en quête d’un développement souverain.

Ainsi, en matière d’aide internationale et, plus largement, de définition des priorités du développement mondial, le monopole occidental est clairement en train de prendre fin.

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